
Eshu
Èṣù, en yoruba
un peu peur
Eshu est l’orisha des carrefours et le messager entre les hommes et les autres orishas : toute prière et toute offrande passe par lui. Il est imprévisible et aime mettre les gens à l’épreuve. Un récit très célèbre raconte qu’il passa entre deux amis inséparables qui travaillaient dans deux champs voisins, avec un chapeau rouge d’un côté et blanc de l’autre. Ensuite, les deux se disputèrent furieusement : l’un jurait que le chapeau était rouge, l’autre blanc. L’histoire enseigne que chacun ne voit qu’une partie de la vérité.
Le savais-tu ? c’est souvent le premier orisha à qui l’on fait une offrande pendant les cérémonies, parce que sans lui les messages n’arrivent pas.
L’histoire
Il y a des endroits où les routes se croisent, et chaque endroit de ce genre a un maître.
Il s'appelle Eshu. Si tu passes par un carrefour et que tu entends, sans raison, un frôlement parmi les herbes, ou un sifflement qui semble venir de deux côtés à la fois, tu as été remarqué. Il n'y a rien de mal. Eshu remarque tout le monde. Il sait qui va au marché, qui revient d'un enterrement, qui a une prière qu'il n'ose pas dire à voix haute. Parce que chaque prière, pour arriver aux orisha, doit passer par lui. Il est le messager. Il est la porte. Et c'est pourquoi chaque cérémonie commence par une petite offrande à Eshu : si l'on ne salue pas le portier, aucun message n'arrive à destination.
Mais Eshu a un défaut. Ou une vertu, cela dépend de qui le raconte. Il ne supporte pas les choses trop tranquilles.
Il y avait une fois deux amis. Ils se connaissaient depuis qu'ils avaient appris à marcher, et c'étaient maintenant des hommes faits, avec chacun une femme et des enfants. Ils avaient deux champs, l'un à côté de l'autre, séparés seulement par un sentier de terre battue. Ils travaillaient ensemble du matin au soir, et le soir partageaient le même bol. Ils disaient à tous : « Nous, nous ne nous disputons jamais. Nous sommes comme les deux doigts d'une main. »
Eshu les entendit, un jour, alors qu'il était assis sur une pierre à un carrefour tout proche.
« Jamais ? » dit-il pour lui. « Voyons. »
Il se leva, enleva la poussière de ses vêtements et se mit sur la tête un chapeau. C'était un chapeau étrange. D'un côté il était rouge comme un piment, de l'autre blanc comme la farine. Eshu se l'enfonça bien sur le front, saisit un bâton et partit en sifflotant.
Il arriva au sentier entre les deux champs à l'heure où le soleil est le plus haut et où la terre brûle sous les pieds. Les deux amis étaient chacun dans son champ, courbés sur la houe. Eshu se mit à marcher le long du sentier, tranquille, du pas de celui qui n'a aucune hâte. D'un côté du sentier, on voyait son visage et le côté rouge du chapeau. De l'autre, on voyait son dos et le côté blanc.
Il passa devant les deux champs, lentement. Il salua de la main. Il n'y avait personne d'autre sur le sentier : aucun témoin, aucune ombre, seulement le chant des cigales et l'odeur de la terre brûlée. C'était l'heure parfaite pour une farce, et il le savait.
Le premier ami leva la tête. « Bonjour ! » cria-t-il. Il vit un homme qui s'éloignait avec un chapeau rouge, et retourna à sa houe.
Le deuxième ami leva la tête. « Bonjour ! » cria-t-il. Il vit un homme qui s'éloignait avec un chapeau blanc, et retourna à sa houe.
Eshu poursuivit sur le sentier sans se retourner. Derrière lui, dans le silence des champs, on n'entendait que le bruit des houes qui entraient dans la terre. Un bruit tranquille, ordonné. Ce qu'Eshu ne supportait pas.
Le soir tomba. Les deux amis se retrouvèrent sur le sentier, comme chaque jour, pour rentrer ensemble.
« Tu as vu cet homme ? » dit le premier. « Celui au beau chapeau rouge ? »
« Rouge ? » répondit l'autre. « Ce chapeau était blanc. »
« Rouge. Comme le sang d'un coq. »
« Blanc. Comme le lait. »
Ils se regardèrent. Ils ne s'étaient jamais disputés, et c'est pourquoi ils ne savaient pas comment on fait pour s'arrêter. Le premier dit que l'autre avait le soleil dans les yeux. Puis, qu'il s'était toujours un peu vanté de sa récolte. Puis, qu'il ne l'avait jamais vraiment aimé. L'autre dit que le premier avait la tête vide. Le premier parla d'une vilaine histoire d'un prêt jamais rendu, vieille de dix ans, qu'il n'avait jamais dite à personne. L'autre répondit par une histoire de chèvre. Les voix montèrent et montèrent. Les houes tombèrent à terre. Quelqu'un, au loin, entendit les cris et comprit que quelque chose s'était brisé, et ne savait pas dire pourquoi.
Derrière un buisson, Eshu riait à pleine gorge, sans faire de bruit.
À la fin les deux ne parvinrent plus à se parler. Ils allèrent chez le chef du village, un ancien à la barbe blanche et à la longue patience, et chacun lui raconta sa version, la poitrine en avant et la voix qui tremblait.
« Rouge », disait l'un.
« Blanc », disait l'autre.
L'ancien écouta tout, sans interrompre. Puis regarda dehors par la porte et dit doucement : « Il me semble qu'il manque quelqu'un ici. »
À ce moment, sur le seuil, apparut un homme qui semblait avoir tout entendu. C'était Eshu. Il marchait tranquillement, le bâton sur l'épaule, et sur la tête il portait le chapeau.
« Bonjour », dit-il. « Vous me cherchiez ? »
Les deux amis fixèrent le chapeau. Puis ils se fixèrent entre eux. Eshu ôta le chapeau et le tourna lentement entre ses mains, une fois, deux fois : rouge, blanc, rouge, blanc.
« Vous avez raison tous les deux », dit-il. « Le chapeau est rouge. Le chapeau est blanc. Chacun de vous a vraiment vu ce qu'il a vu. Mais aucun des deux n'a pensé qu'il y avait aussi l'autre côté. »
Personne ne parla. Dehors, un coq chanta par erreur, à cette heure.
« Et toi, pourquoi l'as-tu fait ? » demanda l'ancien.
Eshu sourit, et pour un instant, dans la lumière basse de la pièce, son visage sembla changer, comme s'il avait lui aussi deux côtés.
« Parce que j'aime voir ce qui reste d'une amitié quand on la secoue un peu », dit-il. « Et regardez : elle est restée debout. Un peu cabossée, mais debout. »
L'ancien ne rit pas. Mais il ne se fâcha pas non plus. Il savait qu'avec Eshu on ne discute pas : on apprend, ou on fait semblant d'apprendre.
Les deux amis rentrèrent chez eux ce soir-là, chacun par un chemin différent, et mirent un moment à se reparler. Pourtant, quand ils le firent, la première question fut : « Toi, qu'as-tu vu ? » Et, pour la première fois, ils écoutèrent la réponse.
Depuis, dans ce village, quand deux personnes se disputent pour une chose qu'elles ont vue, quelqu'un dit : « Mais de quel côté étais-tu ? » Et avant chaque prière, avant chaque fête, on laisse une offrande au carrefour. Non par peur. Par politesse.
Parce qu'Eshu est toujours là, au bout de chaque route. Et si tu le salues le premier, au moins, tu t'épargnes une farce.
Une tradition vivante, racontée avec respect : comment nous racontons les mythes.
Cousins dans le monde
Écoute / Lis aussi
- Musique pour lire : Cinematic JourneyMusique épique de film, sans paroles, de Ciro Simone IrmiciSpotifyYouTube Music
Sources
- Wande Abimbola, « Ifá: An Exposition of Ifá Literary Corpus » (1976)
- Ayodele Ogundipe, « Esu Elegbara, the Yoruba God of Chance and Uncertainty » (1978)
