
Maât et la pesée du cœur
Mꜣꜥt, « vérité, justice »
un peu peur
Maât était la déesse de l’ordre, de la vérité et de la justice, avec une plume d’autruche sur la tête. Pour les Égyptiens, c’était aussi une idée : le monde restait en équilibre seulement si tous, du pharaon au paysan, respectaient la Maât. Après la mort, racontait le « Livre des Morts », chacun arrivait dans une grande salle devant quarante-deux juges et devait déclarer ne pas avoir fait de mal. Puis son cœur était pesé contre la plume de Maât. À côté de la balance attendait Ammout, un être moitié crocodile et moitié lion.
Le savais-tu ? le vrai nom du « Livre des Morts » était plus joyeux : les Égyptiens l’appelaient « Livre pour sortir au jour ».
L’histoire
En Égypte, la chose la plus lourde du monde était une plume.
C'était la plume d'une autruche, blanche et légère, et elle se tenait sur la tête d'une déesse qui s'appelait Maât. Maât n'était pas une déesse de batailles ou de tempêtes. Elle était la déesse de l'ordre. Elle était la raison pour laquelle le soleil se levait chaque matin et le Nil montait chaque été, pour laquelle le paysan pesait juste le blé et le pharaon jugeait sans peur. Si tous respectaient Maât, le monde restait debout. Si personne ne l'avait plus respectée, il serait tombé de côté comme une barque trop chargée d'un seul bord.
Après la mort, chacun devait lui apporter son propre cœur.
Le scribe Hounefer le savait mieux que quiconque. De son vivant il avait écrit des listes de bœufs, de sacs, de champs, pour les fonctionnaires du roi, et avait fait copier pour lui le Livre pour sortir au jour, celui que les morts emportent dans la tombe. Il avait appris les formules par cœur. Il connaissait le chemin, les gardiens, les portes.
Mais quand il fut vraiment là, debout, il découvrit que ce n'était pas la même chose.
Il y était arrivé après un long chemin dans une obscurité sans vent, où chaque pas avait le bruit d'une porte qui se ferme. Devant il n'y avait plus personne, et derrière non plus.
La Salle des Deux Vérités était immense et silencieuse. Les colonnes montaient dans le noir, et le long des murs, assises en rang, il y avait quarante-deux figures : les juges. Chacun avait un visage différent, et un nom qui faisait peur. Celui aux grands pas. Brise-os. Personne ne parlait. Ils regardaient Hounefer sans bouger, comme des statues qui respirent.
Au fond, sur un trône, il y avait Osiris, le roi des morts, à la peau verte, enveloppé comme une momie, immobile et patient. Devant lui, au milieu de la salle, se dressait une grande balance.
À côté de la balance se tenait Anubis, à la tête de chacal, qui vérifiait le fil à plomb avec un soin d'artisan. Plus loin, Thot, le dieu à tête d'ibis, tenait une tablette et un calame, prêt à écrire. Et dans un coin, accroupie dans l'ombre, il y avait une chose qu'Hounefer n'avait pas voulu regarder dans les dessins des papyrus, et qu'il ne pouvait maintenant plus éviter.
Elle avait une tête de crocodile. Le corps de devant était celui d'un lion, celui de derrière d'un hippopotame. Elle s'appelait Ammout, la Dévoreuse. Elle ne faisait pas de bruit. Elle attendait seulement, les mâchoires un peu ouvertes.
« Parle », dit une voix.
Hounefer avala sa salive. Il se tourna vers les juges, un par un, les appelant par leur nom, et dit les paroles qu'il avait apprises.
« Je n'ai fait de mal à personne. Je n'ai pas volé. Je n'ai pas tué. Je n'ai fait pleurer personne. Je n'ai pas triché sur les mesures du blé. Je n'ai pas dit de mensonges. Je n'ai pas ôté le lait de la bouche des enfants. »
Il le dit quarante-deux fois, de quarante-deux manières. À chaque phrase, un juge semblait écouter, puis regardait ailleurs. Personne ne répondait.
À la fin Anubis s'approcha de lui. Il lui posa une main sur la poitrine, d'un geste presque doux, et prit son cœur. Hounefer le vit dans une petite jarre, chaud et palpitant. Anubis la porta à la balance et la posa sur un plateau.
Sur l'autre plateau, Maât posa une plume pareille à celle qu'elle portait sur la tête. Elle était là, à côté de la balance, haute et tranquille, et n'avait pas dit un mot dans toute la salle. Elle n'en avait pas besoin : son poids était la mesure de tous.
La salle retint son souffle. Hounefer n'osait pas regarder, mais ne pouvait détourner les yeux. Il pensa à toutes les choses qu'il avait faites. Pas tant les grandes, qui étaient sur la liste. Il pensa aux petites : un mensonge dit à sa sœur pour ne pas aller la voir, une parole dure à un serviteur, un jour où il était passé sans s'arrêter devant un mendiant. Des choses que personne n'avait vues. Des choses que le cœur, lui, avait toutes vues.
Le cœur était le seul témoin qu'on ne pouvait pas faire taire. Autour de lui les juges attendaient, et le silence était si long qu'Hounefer entendit, au loin, le battement d'une aile, et comprit que c'était son propre sang dans ses oreilles.
« Mon cœur », murmura-t-il, et sa voix se brisa, « ne te lève pas contre moi pour témoigner. Ne parle pas contre moi. »
Les plateaux oscillèrent.
Son cœur monta un peu, redescendit. La plume monta, redescendit. Anubis tendit la main sur le bras de la balance, les doigts ouverts. Thot arrêta son calame en l'air. Dans le coin, la tête de crocodile se leva.
Les plateaux ralentirent. Ils oscillèrent encore, de moins en moins. Ils s'arrêtèrent.
Ils étaient au même niveau. Le cœur et la plume pesaient exactement pareil.
Pendant un instant, personne ne bougea. Puis Thot, avec calme, écrivit sur la tablette une seule ligne, et se tourna vers Osiris. « Son cœur a été pesé, et son témoignage est vrai. »
Dans le coin, Ammout baissa la tête, posa le museau sur ses pattes et ferma les yeux.
Hounefer s'aperçut qu'il était resté sans souffle. Il respira, et l'air lui sembla doux. Son cœur retourna à sa place dans sa poitrine, tiède, comme s'il n'en était jamais sorti.
Du fond de la salle arriva un dieu à tête de faucon, Horus, le fils d'Isis, qui lui prit la main. « Viens », dit-il. « Je t'accompagne chez mon père. »
Il le conduisit le long de la salle, entre les quarante-deux juges, qui maintenant le regardaient autrement, jusqu'au pied du trône d'Osiris. Le dieu vert le regarda longtemps. Puis il fit un signe.
Alors seulement Hounefer comprit jusqu'au fond pourquoi son livre s'appelait Livre pour sortir au jour : à partir de ce moment il pouvait sortir. Pas un guide dans le noir, mais une porte vers la lumière. Celui qui avait un cœur léger comme la vérité pouvait traverser la nuit et revoir le soleil.
Derrière lui, sur le plateau de la balance, la plume de Maât était restée à sa place. Blanche, légère, parfaitement en équilibre.
La chose la plus lourde du monde.
Cousins dans le monde
Écoute / Lis aussi
- Musique pour lire : Cinematic JourneyMusique épique de film, sans paroles, de Ciro Simone IrmiciSpotifyYouTube Music
Sources
- « Livre des Morts », chapitre 125
- Papyrus de Hounefer, British Museum (vers 1275 av. J.-C.)
